Archive for the ‘Bestiaire d'histoires’Category

En lettres majuscules

Je rentre de week-end, mais j’ai bossé! J’ai eu juste le temps de poster ma contribution à Coïtus Impromptus, dont la consigne était cette semaine: se terminer par “étaient écrits en lettres majuscules”. Toute ressemblance…

***

Il était dans la boîte, la boîte dans le trou, et moi tout au bord, qui regardais bêtement. Je pensais au bruit de voilier des cordes sur le bois quand ils l’ont descendu, je pensais que le froid n’allait pas arranger mes lèvres gercées, je pensais que la petite Jeanne avait bien grandi, je pensais le plus possible pour ne pas penser à pourquoi je ne l’avais pas revu depuis tout ce temps.

Faut dire qu’il était si spécial. Pas un mot, pas un coup de fil depuis des années, après avoir été proches comme les deux doigts de la main. Bien sûr, j’ai beaucoup d’occupations à droite et à gauche, j’ai un amoureux et des livres à écrire, mais rien qui ne justifiait son absence à lui en plein milieu de tout ça, comme une tache sur l’œil qui a trop regardé le soleil en face.

Spécial, parce qu’il pouvait tout aussi bien être charmant, attendrissant même, attentionné, subitement ému par quelque chose ou quelqu’un, que méchant, amer, et même pervers, envers n’importe qui, n’importe quand; il passait de l’ange au démon en un battement de cils, sans savoir lui-même ni pourquoi ni comment. Il avait un don particulier pour l’autodestruction, sabotant méticuleusement son intelligence au profit d’une paresse provocante, suicidant ses histoires d’amour dans des infidélités absurdes dont il n’avait pas envie, gâchant enfin le peu d’amitiés qu’il avait, entre autres la mienne, en ne donnant plus de nouvelles, en ayant l’air de s’en moquer, jusqu’à ce que l’ami lassé jette l’éponge. Si je n’avais pas été assez têtue pour prendre l’initiative de nos quatre ou cinq dernières rencontres, qui remontaient à bien loin, je ne l’aurais pas revu depuis l’été de mon entrée en fac. Et déjà , il était plus distant, moins patient, moins animé: en partance..

Je regardais Jeanne. Elle ne pleurait pas. Je n’étais pas étonnée. Jeanne a toujours été très fière, très dure. Elle a du pleurer jusqu’à l’épuisement, bien avant cette heure, en cachette, mais devant toute la famille, tous les amis, ça non, elle aura gardé les yeux secs du début à la fin. J’ai croisé son regard. Il ne vacillait pas. Elle n’avait pas douze ans quand je traînais nuit et jour avec son frère; nous nous aimions bien, toutes les deux. Contrairement à lui, elle était d’un caractère constant, et j’ai vu qu’elle appréciait ma présence, pour lui comme pour elle-même. Elle se tenait là comme un vaillant petit soldat, mais elle avait hâte que ça soit fini, la boîte, les fleurs et les oraisons; je savais qu’elle avait d’autres moyens de le sentir près d’elle. Elle a toujours aimé porter ses chemises, même bien trop grandes, et lui voler de sa détestable eau de toilette, et à l’avenir il ne pourrait plus les lui disputer.

Les hommes en gris nous ont donné notre congé, et nous sommes sortis du cimetière à la queue leu leu sous une pluie fine qui commençait à tomber. Je n’avais pas grand monde à voir, alors je suis montée dans ma voiture et j’ai mis le contact. La radio s’est mise à jouer Sexy Boy, et comme ce n’était pas de circonstance, je l’ai arrêté et j’ai fouillé dans les vide-poches. J’ai retrouvé une vieille cassette de Supertramp. Je l’ai mise et j’ai roulé vers l’ouest.

La première fois que je l’ai vu, il était en train de rire. Il a toujours eu un rire bruyant, presque brutal, qui lui ouvrait le visage d’une oreille à l’autre, lui donnant l’air d’avoir plus de dents que n’importe qui. Je ne l’ai pas trouvé intéressant ce jour-là , aussi je n’ai pas un souvenir précis de notre rencontre; seul son rire m’avait marqué. Un garçon qui riait. Ce n’est que plus tard que nous avons sympathisé, nous découvrant les mêmes lectures, la même ironie, les mêmes rages, la même tendresse.

Comme il se doit à cet âge, nous allions de fous rires en fous rires, de mal-être en mal-être, de désirs en désirs. Nous mêlions tout cela dans une complicité intellectuelle étonnante. Il finissait mes phrases, je commençais les siennes. Souvent, nous n’avions même pas besoin de parler. Seulement, j’étais plutôt sage, et lui complètement incontrôlable. Il pouvait sur un coup de tête sécher un cours, grimper sur les toits, se mettre à déclamer des vers en pleine rue, pousser des cris au cinéma, insulter un inconnu, et j’en passe. Parfois complice, j’essayais de temps en temps de le raisonner, moins soucieuse des bonnes manières que des conséquences de ses instants de folie. D’ailleurs, il a finit par se faire virer du lycée, à force de provocation et de langage ordurier. Il était d’une mauvaise foi incroyable, prétendant ne pas comprendre ce qu’on lui reprochait, affectant de jouir d’une exclusion qui, au fond, lui procurait beaucoup d’angoisse, notamment parce qu’elle concrétisait son envie secrète de gâcher ses études. Malgré ses bravades, il était lâche; j’ai dit qu’il se sabotait, mais il disposait la dynamite et laissait à d’autres le soin d’allumer la mèche.

Take the long way home. Je conduisais sous une chape de nuages, sur une longue ligne droite bordée de forêts de pins et de campings déserts. Et bientôt, le panneau de bois, le chemin couvert d’aiguilles, le parking. Je suis descendue de voiture, j’ai humé le bruit des vagues, j’ai gravi la dune. Derrière, le vent était si fort que j’en ai eu le souffle coupé. J’ai remonté ma capuche. La mer était agitée, la plage immense; la marée basse découvrait un miroir de sable humide, presque jusqu’à perte de vue. Peu de gens connaissent l’océan en hiver. C’est pourtant en cette saison que je le préfère. Le temps est inhospitalier, les touristes sont partis, on a le spectacle pour soi tout seul. Les postes de secours, les buvettes, les balançoires, abandonnés et inutiles dans l’espace vide de tout bruit humain, évoquent les beaux jours enfuis, les coups de soleil, l’odeur des beignets et les cris des enfants, comme si tout était juste sous le sable, à quelques mètres, en attendant le prochain été.

Voilà un endroit où il aurait aimé qu’on le mette. Il aimait se rouler du haut de la dune et arriver en bas couvert de sable. Après, il faisait la mouette, étendait des ailes imaginaires, poussait un cri rauque, l’œil bête, le cou cassé ; ce numéro me faisait rire aux larmes, à chaque fois. De longs après-midis durant, nous avons marché sur la plage, discutant en anglais ou en charabia, jetant des galets dans les rouleaux; l’été, nous poussant à l’eau de temps à autre, et faisant des commentaires narquois sur les baigneurs qui bronzaient idiot. Nous pouvions rire de tout, spécialement de ce qui n’était pas drôle ; nous avions fait de nos fêlures un sujet de plaisanterie, une perpétuelle pantalonnade. L’adolescence était un cirque, nous étions les clowns. Le public consterné, nos parents, nos profs, les gens que nous surprenions dans la rue par nos bouffonneries bruyantes, n’applaudissait presque jamais.

J’ai marché vers le bunker. Les seules bombes qu’il ait jamais vues avaient changé sa robe militaire en une parure d’arlequin, maintenant bien défraîchie, et la dune l’avait presque retourné, ce qui lui donnait un air mélancolique de vieux clown décati. Je ne m’explique pas mon amour pour les blockhaus. Le hideux béton armé recouvert de graffitis, l’abandon de leur vocation première au profit des amoureux et des vagabonds de tout poil, le hors-sujet total que constitue leur présence dans un lieu où par ailleurs on voit tant de beauté me donnent le frisson.

J’ai ramassé un morceau de bois flotté et j’ai tourné le dos à la dune. Je sentais le sable glacial à travers la semelle de mes chaussures. Pourquoi nous étions-nous perdus ? Il était presque mon frère. J’ai essayé de le retenir pourtant. Il a pris le large sans prévenir, en quelques mois. Il avait de nouvelles fréquentations, des gens qui ne me plaisaient pas, malsains, grinçants ; il ne téléphonait plus, passait de moins en moins souvent.

Je ne savais plus rien de sa vie, des sorties qu’il faisait, des livres qu’il lisait. Étrangement, quand je le rencontrais (presque toujours par hasard), il agissait comme si notre amitié était inchangée, me disait tout son regret des instants passés ensemble ; mais sitôt qu’il m’avait quittée, c’était comme si j’étais sortie de sa mémoire : il faisait à nouveau le mort. Si bien qu’à la longue, à force de douter de sa sincérité dans ces moments là , j’ai fini par remettre en cause l’existence de son amitié par le passé. L’affection immense que je lui portais n’avait peut-être jamais été réciproque ; moi qui croyais avoir trouvé une véritable âme sœur, j’avais investi sur du vent. Tout ce que mon esprit avait trouvé pour justifier cet abandon, c’était qu’il s’était moqué de moi depuis le début, comme il savait si bien se moquer du monde ; alors mon chagrin s’était changé en rancœur. Il m’avait donné la lune, le frère que mes parents ne m’avaient pas fait, puis me l’avait reprise sans explication. Et à présent il était trop tard pour lui en demander.

Je n’avais pas signé le registre de condoléances. Avec mon morceau de bois, sur le sable humide, j’ai tracé les mots que j’avais sur le cœur. Je lui ai dit, pour la première fois, combien il avait compté, combien je lui en avais voulu, et que je le lui pardonnais. Que je reviendrais le voir, de temps en temps, à cet endroit, et que j’étais sûre qu’il serait au rendez-vous. Quand j’ai quitté la plage, la nuit tombait sur la marée montante, et tous les méandres de mon âme, sur le sable, étaient écrits en lettres majuscules.

18

12 2005

Histoire sans titre

Je ne suis pas très inspirée en ce moment, mais Doudou me supplie d’écrire à nouveau, alors je me suis forcée, et voilà . Un aperçu ici, le texte en entier sur la page 2…

Je vais attendre encore longtemps ? J’ai froid aux pieds. Je n’aime pas revenir dans les endroits où je risque de rencontrer tout un tas de gens que je connais, un beau ramassis d’imbéciles soit dit en passant, un florilège de mauvais souvenirs. Je parie que si je fais trois pas boulevard de la colonne, je vais croiser au moins deux pétasses de mon ancien lycée. Dont une enceinte, mettons, et l’autre docteur en quelque chose. Qui vont m’aborder et manifester leur joie délirante de me revoir. La première me brandira la photo de son premier sous le nez et la seconde prendra un petit air modeste pour me parler de sa thèse en je ne sais quoi. Autant rester ici à se geler les miches.

10

11 2005

Le Neveu

C’était un texte pour un atelier d’écriture. Le sujet était le suivant:

“placer dans votre texte les quatre éléments :
Un lieu : un train
Un objet : une télécommande
Une personne : une femme prénommée Maria
Un moment : le début du printemps”

Merci aux âmes sensibles de s’abstenir. je vous en conjure…
****

Je touche mes pieds. C’est la seule chose douce ici. Si je touche mes pieds je n’ai que quelques centimètres à parcourir pour buter contre un mur. Mes pieds sont la destination la plus lointaine possible.

J’ai tiré sur un fil qui dépassait de mon vêtement, mais le fil n’est pas venu, et le vêtement ne s’est pas détricoté comme je l’espérais. Pourtant, ça m’aurait donné bien de la distraction, de voir cette frusque se désagréger et d’en faire une pelote. Depuis que j’ai fini de me ronger tous les ongles des doigts et des orteils, je m’ennuie.

Des fois je pense à Maria. Pas trop fort, et pas trop longtemps, parce que je finirais par me faire du remord, et que je ne veux pas. Rien n’est vraiment sa faute, mais depuis que ça c’est passé, je me sens mieux. Les tests ont montré que je ne pouvais pas. Que je ne pourrai jamais être elle. C’est ici que ça me manquera le moins, sans doute.

Quand j’ai vu Maria pour la première fois, j’ai trouvé qu’elle ressemblait à une belle olive. Ses joues rondes avaient un éclat cuivré tout à fait superbe. Sa chevelure très noire, presque bleue, très épaisse, se lovait autour d’une barrette de bois clair. Des yeux couleur olive verte. Mon frère l’a aidée à descendre du train, avec précaution, comme pour ne pas la casser. Evidemment, à ce moment-là , le ver était déjà dans le fruit, mais je ne pouvais pas le savoir.

Si seulement j’avais toujours mon harmonica, je pourrais me rappeler en musique cette journée douce et traîtresse où mon frère a ramené Maria dans notre famille. C’était le début du printemps et le cerisier était en fleurs. Il faisait presque assez chaud pour manger dehors. Nos parents fêtaient leur anniversaire de mariage et ils étaient heureux, enjoués avec Maria, et très fiers de leur véranda toute neuve.

Mon Paul, lui, était malheureux ; mais il jouait quand même à embêter le chien, selon son habitude, en lui jouant de mon harmonica. Il attendait que Kenavo s’approche un peu trop, mis en confiance par un reste de poulet, pour lui souffler une note aigre dans l’oreille. La pauvre bête détalait, le diable aux trousses, pour se cacher dans les thuyas. Mon frère en pleurait de rire, et Paul grommelait quelque chose à propos de la stupidité des animaux.

Je savais qu’il ne m’en voulait pas, bien que tout vînt de moi. Seulement, depuis les résultats, il ne parlait plus beaucoup. Il grommelait avec moi et le reste du monde, comme avec le chien. Moi, je me sentais engourdie. Enkystée. Depuis que je savais, j’étais toute froide en dedans. Il me restait juste assez de vie pour déplacer ma carcasse à jamais vide. Et aussi, pour voir que Maria ressemblait à une belle olive.

Je touche mes pieds. Il y a encore la marque des doigts de mon frère dessus. Quand ils m’ont empoignée pour m’emmener, je ne me suis pas débattue longtemps. J’ai bien vu qu’ils ne voulaient plus avoir affaire à moi, même Paul. Même mon frère. J’espère qu’il se sent au moins un peu coupable de ce qui est arrivé.

Comme il était de deux ans mon aîné, qu’il avait de bonnes notes, et que je l’aimais passionnément, mon frère obtenait de moi ce qu’il voulait. C’était facile pour lui de me faire marcher, quand il avait fait mes devoirs ou couvert ma dernière bêtise auprès des parents. La plupart du temps, je devais ranger sa chambre ou prendre son tour à la corvée de vaisselle. Mes parents le voyaient bien, mais ils ne posaient pas de question. Qu’ils aient vu le reste, ou non, ne change donc pas grand chose.

Le reste : par exemple, la fois où j’ai du céder une de mes poupées aux expériences de mon frère. Il ne me l’a pas rendue, et je n’ai pas osé réclamer. Quelques temps après, en son absence, j’ai fouillé sa chambre et je l’ai trouvée. Chauve. Enucléée. Les membres fondus, le corps percé, et griffé. J’ai suivi l’exemple de mes parents : je n’ai pas posé de question. Je l’ai emportée et cachée.

La première nuit, je n’ai pas bien dormi. La poupée déformée venait m’étrangler jusque dans mes rêves. Je me suis relevée pour la sortir et la regarder à nouveau. Ses orbites vides me jaugeaient avec cruauté. Timidement, je l’ai serrée contre ma joue, pour l’amadouer. Comme j’avais peur de la mettre en colère si je la lâchais, je l’ai prise avec moi dans le lit et j’ai caressé longtemps ses moignons. Ils luisaient dans la lumière de la veilleuse. J’ai fait de même la nuit suivante, et chaque nuit jusqu’à ce qu’on m’achète un grand lit, quand Paul a commencé à dormir à la maison. Alors j’ai enterré la poupée sous le tas de compost. Quand je passe devant, je me force à ne pas regarder. Quand je vois mon frère, je me force à ne pas y penser. Je l’ai toujours tellement aimé.

Le reste, et pire encore. Aujourd’hui, je suis seule, comme ma poupée en dessous du compost, et comme elle je suis prête pour entamer ma décomposition. Moi non plus, personne ne viendra me voir. Et les voisins sont trop polis pour poser des questions. Pourtant, ils ont du entendre Maria qui criait de haine.

On n’a revu ni mon frère, ni Maria avant la fin août. Ils venaient nous annoncer qu’ils avaient choisi un appartement. On a tout de suite remarqué qu’elle avait le ventre rond. Sept mois. Une affaire qui couvait donc depuis un bout de temps. Mes parents étaient radieux. Ma mère acheta des kilos de laine pastel. Mon père insista pour fabriquer lui-même une chaise haute qu’il peignit tout en mauve. Ma couleur préférée. Jusqu’à ce moment.

Quand je pense à cette chaise, je me demande ce qu’ils en ont fait. Elle n’a pas encore servi, bien sûr. Ils vont peut-être attendre. Ou bien la brûler. Ou peut-être la jeter sur le compost. C’est la meilleure solution, à mon avis. Une solution logique.

Je suis triste pour Paul. Je voulais qu’il ait une belle vie. C’était bien parti, au début, quand je venais d’enterrer la poupée. On avait même acheté un tandem. Je lui jouait de l’harmonica. Paul s’entendait bien avec mon frère, et pas seulement pour taquiner le chien. Mes parents l’aimaient. Ses parents à lui sont morts. Il est fils unique. Je ne sais pas vers qui il va pouvoir se tourner maintenant.

Maria était si amicale. En août, nous avons parlé pendant des heures sous le cerisier. Les hommes étaient captivés par le rugby à la télé, et ma mère peignait dans son atelier. Je me sentais à peine mieux qu’avant, surtout depuis que Maria était enceinte. Quand je lui ai dit ce que j’avais caché à ma mère, elle blêmit et se mit à pleurer. Elle posa ses mains sur son ventre et je vis qu’elle se sentait horriblement coupable. A ce moment-là , je l’aimais tellement que j’ai cru que je pourrais être un peu elle, et que le bébé soit un peu à moi aussi.

Quand je pense à Maria, je ne l’imagine pas en train de se griffer la figure en sanglotant, comme la dernière fois que je l’ai vue, pas plus que je n’entends les accusations balbutiées à travers les larmes. Je revis ce moment, sous la protection tranquille du cerisier, où nous étions plus que des s’urs. Où elle m’a laissé un peu d’elle.

A l’heure du goûter, nous avons fait des crêpes. Nous avons arraché les garçons à leur rugby. C’était un travail d’équipe : Maria changea de chaîne pendant que je cachai la télécommande. Ils obéirent docilement. Paul grommelait.

Le bébé de Maria est né au mois d’octobre. Elle eut la délicatesse de ne pas faire allusion devant les parents au fait que nous n’étions pas venus la voir à la maternité. Elle comprenait. L’enfant ressemblait à mon frère. Quand nous avons reçu le faire-part, je l’ai regardé longtemps, comme j’avais jadis regardé ma vieille poupée, puis je l’ai rangé sur une armoire, pour ne plus le voir. Je n’étais pas Maria, pas autant que je l’avais souhaité, finalement. Je suis allée jeter mon harmonica dans le plan d’eau du parc municipal.

J’ai quand même pu acheter un nounours pour le Noël du Neveu. Paul n’a pas voulu m’accompagner. J’ai choisi, toute seule, une peluche bizarre, pas tout à fait un lapin et pas tout à fait un chat, vert comme une grenouille, avec un grelot dedans qui faisait
un bruit marrant.

Ce truc-là aussi, je me demande ce qu’il est devenu. Il a très certainement fini aux ordures. Ou alors Maria dort avec.

Plus le réveillon approchait et plus mon c’ur se faisait lourd. Chaque fois que j’avais ma mère au téléphone, elle me parlait du Neveu, combien il était éveillé, comme il mangeait bien, comme il souriait et faisait caca. Pendant ce temps, je me taisais, j’écoutais, et je touchais mes pieds. Paul avait emballé le nounours vert, et tous les autres cadeaux, sans cesser de grommeler.

La tradition voulait que nous ouvrions les paquets au retour de la messe de minuit. Je m’étais proposée pour garder le Neveu pendant que les autres iraient célébrer la naissance du Petit Jésus. Pendant près de deux heures, j’ai essayé d’être Maria. J’avais presque réussi quand les autres sont rentrés.

Mon frère était très fier de sa petite famille. Il accepta notre peluche verte, au nom du Neveu, comme un hommage personnel. Il ne faisait pas attention à moi, et je sentais que désormais
un monde nous séparait. Qu’importe le nombre de poupées enterrées sous le compost, il était beaucoup moins mon frère que l’époux de Maria, et le père du Neveu.

Je sais ce qui s’est passé ensuite. Maria a défait sa chemise pour allaiter. Ma mère a fait une allusion au Petit Jésus. Papa a penché la tête. Paul a grommelé. Et mon frère a déclaré très naturellement qu’il avait toujours rêvé de pouponner. J’ai senti un petit verrou qui sautait dans ma tête. Une onde chaude est montée de mon ventre et m’a fait trembler comme une feuille, mais en-dedans seulement. J’ai regardé mon frère bien dans les yeux et j’ai tout déballé sur ma poupée. Il a eu l’air de me trouver complètement folle, et je ne comprends pas ce que tu racontes. Maman a dit ton frère n’a jamais joué qu’à des jeux de garçons. Le parquet du salon commençait à craquer, j’ai eu l’impression de plonger dans un grand trou. Maria évacuait une rivière de lait sur nous tous. Nausée. L’horloge crut bon de faire entendre un timbre accusateur. Mon père demanda pourquoi je ne faisais pas un Neveu moi aussi. Je tombai contre le lampadaire halogène.

Quand j’ai ouvert les yeux, Maria avait remis le Neveu dans sa chambre. Paul et mon père m’ont aidée à monter l’escalier. Je pensais que j’allais mourir sur le lit et qu’il fallait que je réclame ma poupée. Mais quand j’ai voulu parler, ils m’ont fait taire, tu es trop fatiguée, ma chérie.

J’ai végété un peu sous un édredon. Dans la pénombre, je voyais des figures méchantes qui me dévisageaient. Du salon, en bas, me parvenaient les bruits joyeux du réveillon. Et puis le Neveu s’est mis à pleurer.

Je suis sortie de la chambre enroulée dans mon édredon. Le sol était froid sous mes pieds nus. J’ai poussé une porte. Le berceau émettait des vagissements étranglés. Je me suis penchée sur le Neveu. Ses yeux étaient aussi profonds que ceux de ma poupée. Ecarlate, il braillait, tout son corps crispé dans le petit pyjama. La peluche verte attendait sur une chaise. Je l’ai prise et j’ai étouffé les cris dedans. Longtemps.

Quand je me suis retournée, j’ai vu Maria sur le pas de la porte. Elle m’a regardée sans rien dire, sa bouche ouverte et noire. Et puis elle a commencé à hurler, hurler, hurler, tandis que le Neveu restait muet. Elle l’a pris contre elle, le serrant fort, et puis elle est tombée sur ses genoux et a commencé à se taper le front par terre. C’est à ce moment là que les autres sont arrivés. Affolés. Incrédules. Puis horrifiés, puis hurlants, puis gémissants.

Je voyais bien qu’ils étaient fâchés contre moi. C’est peu de temps après qu’on m’a emmenée, qu’on m’a déshabillée, puis rhabillée autrement, et puis mise là , où je ne peux que toucher mes pieds. Ici je n’entends plus leurs cris. Ici. Ici.

La nuit dernière, j’ai rêvé du Neveu. Il jouait. Il jouait avec le bébé que je n’aurai jamais. Ils jouaient à la poupée.

11

02 2005

Ma pharmacienne

Ma pharmacienne aime son métier. Elle s’épanouit au milieu des tiroirs qui glissent bien et des clairs rayonnages. Elle accueille le client avec un sourire compréhensif. Elle parle comme Amélie Nothomb, avec une articulation précise et des esses bien nets. Elle saisit les boîtes de médicaments avec des gestes précieux, des doigts caressants, des mains-oiseaux. Elle barre les étiquettes d’un trait délicat - touc! touc! Elle vérifie plusieurs fois l’écran de son ordinateur - une erreur est si vite arrivée, et si fâcheuse. Elle prend et redonne la carte Vitale du bout de ses ongles irréprochables. Elle garde à coeur de demander ce qu’il se passe. Sont-ce des problèmes de sinustes chroniques? Elle détient une grande science sur le sujet et il lui tarde de vous la faire partager. Elle aime expliquer l’utilisation des diverser drogues dont elle est la dispensatrice. Elle est presque déçue quand vous annoncez que c’est le docteur qui va le faire. Elle vous regarde partir avec l’espoir inquiet d’une mère qui laisse son enfant s’en aller pour la première fois.

Un de ces jours, je vais l’étrangler.

10

01 2005

Mélancolie

Heureux qui comme Ulysse fait un long voyage,
Portant autour du monde l’image des siens
Et à la nuit tombée caresse leur image
Promesse de retour, guide sur le chemin.

Heureux qui, comme Ulysse, sait ce qui lui manque,
Les mains de Pénélope et les jeux d’un enfant,
Les rivages d’Ithaque et l’écrin des calanques,
Il sait où il revient et il sait qui l’attend.

J’ai oublié mon île et perdu ma boussole
J’ai d’un lieu inconnu l’étrange nostalgie
Rien ne peut la contrer, et rien ne me console

Au milieu de la fête, je quitte mes amis
Abandonne le bal, sors de la farandole,
Terrassée par l’appel d’un ailleurs englouti.

04

12 2004

La fille aux craies

Voilà un texte imaginé pour l’atelier d’écriture. La contrainte était de le terminer par la phrase: “J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là , sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon.”

Un petit aperçu ici, puis le texte en entier sur la page 2.

La fille aux craies

C’était une drôle de petite fille.

Les autres gamines occupaient leurs récrés en sautant à l’élastique, à faire la roue sur la pelouse ou à comploter contre d’autres gamines ; mais la première fois que je l’ai vue, elle était seule, sous le préau, et elle dessinait par terre avec des craies.

Depuis le terrain de basket où je jouais avec les garçons, je pouvais la voir, accroupie sur le bitume, avec le bord de sa jupe qui ramassait la poussière de la cour ; mais je voyais pas son dessin. Je l’ai regardée en cachette des copains. Elle baissait la tête et je pouvais admirer ses longs cheveux roux mal tenus par un chouchou rouge délavé. Elle était pas dans ma classe. Autour d’elle, des gosses plus jeunes jouaient à la marelle et à passe-passe petit rat, sans la voir; et elle disait rien comme si son dessin l’avait avalée.

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Les autres gamines occupaient leurs récrés en sautant à l’élastique, à faire la roue sur la pelouse ou à comploter contre d’autres gamines ; mais la première fois que je l’ai vue, elle était seule, sous le préau, et elle dessinait par terre avec des craies.

Depuis le terrain de basket où je jouais avec les garçons, je pouvais la voir, accroupie sur le bitume, avec le bord de sa jupe qui ramassait la poussière de la cour ; mais je voyais pas son dessin. Je l’ai regardée en cachette des copains. Elle baissait la tête et je pouvais admirer ses longs cheveux roux mal tenus par un chouchou rouge délavé. Elle était pas dans ma classe. Autour d’elle, des gosses plus jeunes jouaient à la marelle et à passe-passe petit rat, sans la voir; et elle disait rien comme si son dessin l’avait avalée.

Quand la cloche a sonné, j’ai du rentrer avec les autres, et à l’heure des mamans, la craie avait été effacée par les petits de la maternelle qui avaient leur récréation après la nôtre. J’ai traîné un moment sous le préau, j’ai regardé les traces de couleurs qui restaient. Du bleu, du jaune, un peu de vert. Et puis ma mère est arrivée, et j’ai filé avant qu’elle m’engueule.

Dans la nuit, j’ai fait un drôle de rêve. Je marchais dans la ville avec la fille aux craies. Elle parlait pas. Les trams nous frôlaient. On entrait dans une boutique toute décorée de bleue qui s’appelait bizarrement ‘ Tomate ‘. Elle achetait une boule à neige avec une île dedans, pour me l’offrir. Puis une femme arrivait et m’accusait d’avoir volé la boule à neige. C’était un drôle de rêve.

J’ai été à l’école un peu plus tôt, je dormais encore un peu et je savais pas trop ce que j’avais rêvé, et ce qui était vrai. Après tout, en vrai non plus, j’avais pas entendu sa voix.

Je l’ai vue arriver dans une Mercedes bleu foncé conduite par un monsieur sérieux. Au lieu de la laisser devant le portail, il est descendu de la voiture et l’a prise par la main pour l’accompagner jusqu’aux maîtresses qui bavardaient au bord du terrain de jeu. Rapide comme un indien, j’ai fait le tour par derrière l’école pour me cacher dans leur dos et écouter ce qu’il allait leur dire.

C’était décevant parce qu’il a seulement dit bonjour, et à ce soir, chérie. Je savais toujours pas comment elle s’appelait, la fille aux craies. Mais une fois le monsieur parti, les maîtresses l’ont envoyée jouer plus loin et elle se sont mises à parler d’elle.

La petite nouvelle est très sauvage, elles ont dit. Une qui devait être sa maîtresse ‘ celle des CM1 - a dit qu’elle l’avait pas encore vu ouvrir la bouche.

Elle était nouvelle ; c’est pour ça que je ne l’avais jamais vue avant. Et elle était en CM1. Et j’avais envie d’aller lui demander son nom avant que les copains arrivent.

Comme un indien, j’ai couru sous le préau. Elle marchait en regardant par terre, et j’ai pensé qu’elle devait chercher un bon endroit pour dessiner. J’ai tapé sur son épaule, et j’ai demandé comment tu t’appelles.

Elle s’est retournée et elle j’ai vu ses yeux. Ils étaient gris foncé, j’en avais jamais vu des comme ça avant. On aurait dit des billes de métal. Elle avait pas l’air contente, et comme elle répondait rien tout et qu’elle continuait de me fixer, j’ai reculé et j’ai filé. Thomas est arrivé avec son ballon et j’ai commencé à tirer des paniers avec lui. De temps en temps, je regardais sous le préau. Elle était à nouveau accroupie, et elle dessinait.

Pendant la classe, je pensais à la fille aux craies. Je lui avais peut-être fait peur, peut-être parce que j’étais arrivé comme un indien.

J’ai pensé que je devais lui faire un cadeau pour qu’elle aie plus peur de moi. Et puis, elle m’avait offert une boule à neige. C’était en rêve, mais c’était presque vrai. J’ai pensé aux couleurs étalées sous le préau. Il lui manquait du rouge. J’allais lui offrir une craie rouge, et en plus c’était sûr qu’elle aimerait ça, puisque son chouchou était rouge.

A la cloche, on est tous sortis, et puis j’ai fait semblant d’avoir oublié mon goûter dans mon bureau pour retourner dans la classe. La maîtresse était déjà dehors, en train de papoter comme d’habitude. J’ai pris une craie rouge au tableau et je l’ai mise dans ma poche. J’aurais pas cru que ça serait si facile.

Dans la cour, les copains m’attendaient pour commencer un match, mais j’ai fait semblant d’avoir mal au ventre pour pas jouer. J’ai filé sous le préau. Elle était déjà là . Elle piétinait son vieux dessin. Ses tennis étaient pleines de poussière colorée.

J’ai marché vers elle, et quand j’ai été près d’elle, elle m’a encore fait les yeux en métal. Alors j’ai sorti la craie rouge de ma poche et je lui ai tendu. Elle a regardé la craie, puis moi, et encore la craie. C’est pour toi, j’ai dit. Elle l’a prise et elle m’a dit merci. Et puis elle a sorti un papier de sa poche à elle, et elle me l’a donné, sans rien dire. J’ai dit merci, je l’ai plié sans le regarder et je l’ai mis dans ma poche. J’osais plus rien dire alors j’ai filé, et j’ai couru aux WC pour lire le papier.

C’était une invitation pour aller à sa fête d’anniversaire. Je me suis demandé qui elle avait pu inviter d’autre, puisque je l’avais jamais vue jouer avec personne. Mais j’étais de bonne humeur. Je voulais juste que les copains le sachent pas. Il y avait pas son prénom sur le papier.

Ma mère a été d’accord pour m’emmener. Quand elle a vu l’invitation, elle a dit c’est un quartier chic, qu’est ce qu’ils font ses parents. J’en savais rien. Avec ma mère, on a acheté un carnet à dessin. Au cas où un jour elle voudrait dessiner ailleurs que par terre.

Le jour de la fête, on a du pas mal chercher la maison. Quand on a trouvé, ma mère m’a dit qu’elle repasserait me prendre à 17 heures. La sonnette du portail avait un petit écran, et quand j’ai appuyé sur le bouton j’ai vu une dame rousse comme la fille aux craies, elle m’a dit que je pouvais entrer, que Marcelline m’attendait. Je connaissais enfin son prénom.

Le portail a fait bzzz et je l’ai poussé. Un gros chien est venu vers moi en aboyant et en remuant la queue. Marcelline était derrière et elle criait au chien de me laisser tranquille, mais il était surtout content de me voir et me bavait sur les mains. Marcelline m’a dit bonjour, comment tu t’appelles. J’ai dit mon prénom et pour la première fois elle m’a souri.

Elle m’a dit merci pour la craie, je n’avais pas de rouge. Elle m’a montré tous ses animaux. Elle avait, en plus du gros chien, des poissons, une gerbille et une tortue. Après on a joué à dessiner sur les pavés de la cour. Il fallait faire un dessin différent sur chaque pavé. J’ai dessiné une île. Il n’y avait pas d’autre invité.

Quand ma mère est revenue pour me chercher, la maman de Marcelline l’a invitée à prendre un verre. Elle lui a demandé si je voulais venir jouer chez eux tous les mercredis. J’ai dit oui, et ma mère aussi. Marcelline arrêtait pas de sourire et de parler. Pour me dire au revoir, elle m’a fait un bisou sur la joue.

Le lendemain, j’avais de la fièvre.
Ma mère a pas voulu que j’aille à l’école. Elle a fait venir le docteur qui a dit que c’était une angine et que

je devais rester à la maison jusqu’à ce que ce soit parti.

Mon angine a duré une semaine, alors ma mère a du appeler chez Marcelline pour dire que je pourrais pas venir le mercredi. Quand elle a raccroché, elle avait l’air embêtée. Mais elle a rien dit.

Quand j’ai plus été malade, j’ai été à nouveau à l’école. J’ai cherché Marcelline et comme d’habitude elle était sous le préau. Mais elle dessinait pas, elle restait sans bouger contre le mur. J’ai filé lui parler, et elle m’a fait les yeux en métal, mais ils étaient mouillés en me voyant. Je vais partir, elle m’a dit, mon père a trouvé du travail dans le Pacifique. Dans les îles. Comme dans ma boule à neige, j’ai pensé. Sauf que dans le Pacifique il y a jamais de neige.

J’étais triste aussi, et j’ai demandé quand. Elle a dit : dans une semaine, on prend le train, et après
on prendra l’avion et le voyage va durer deux jours. Elle a dit que la maison était vendue, et que sa mamie voulait bien prendre le chien et la gerbille, mais pas la tortue parce que c’était froid, et les poissons, Marcelline les avait jetés dans l’étang de la ville. Elle a demandé si je voulais garder la tortue, elle s’appelait Amélie. J’ai dit oui, et que je pourrais dessiner sur sa carapace, si ça lui faisait pas mal. Elle a dit d’accord et elle a souri.

Ma mère a bien voulu m’emmener
à la gare le jour où Marcelline a pris le train avec ses parents pour partir dans le Pacifique. Mais comme elle voulait pas me gêner elle est restée dans le hall et moi je les ai suivis sur le quai. C’était voie B. Marcelline avait l’air toute petite entre sa maman qui avait les cheveux plus longs qu’elle, et son papa qui était toujours sérieux. Ils avaient pas beaucoup de bagages, puisqu’ils avaient tout vendu, c’était plus pratique pour voyager.

Elle m’a donné la tortue dans une boîte en carton, et puis elle a sorti un paquet de craies de sa poche. Sur le goudron au bord de la voie B, elle a dessiné une île et le soleil. Mais bien sûr, pas de neige. Elle a sourit encore et puis elle a dit : c’est pour toi, c’est le Pacifique. Elle avait des larmes et les yeux pas en métal du tout.

Et puis le papa de Marcelline a dit on y va, il a pris Marcelline dans ses bras et l’a mise dans le train, et il a laissé monter sa maman, et puis il est monté aussi. La porte du train s’est fermée, et le train a commencé à trembler, et puis il a démarré. J’ai vu Marcelline à une fenêtre qui me faisait coucou, elle j’ai compris qu’elle disait: au revoir, Gabrielle.

Le train s’est mis à rouler de plus en plus vite, et ça a fait du vent qui a soulevé des saletés qui traînaient par terre. Il y en a qui ont volé sur le dessin de Marcelline.

Et puis le train a disparu et je suis restée toute seule. J’ai pensé que ma mère m’attendait et je suis partie avec la tortue. J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là , sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon.

02

12 2004

Le Temple

Elle est entrée dans le Temple.

Les imposantes portes se sont ouvertes à son passage, et elle remonte l�allée principale pavée de marbre blanc. Une musique somptueuse tombe des hauts plafonds vitrés et se mêle au chant de la fontaine centrale, qui asperge d�une eau turquoise un couple d�amours dodus. Des bancs de bois sculpté s�étendent entre des palmiers enchâssés dans la pierre, caressés par le soleil qui irradie à travers les larges verrières.

Et soudain, l�apothéose : comme animés par un mystérieux chef d�orchestre, les rideaux de fer se lèvent tous ensemble dans un bruissement métallique, et un ballet de vendeuses élégantes, telles de gracieuses vestales, s�apprête à faire célébrer le culte de la déesse Consommation.

Il est neuf heures.

18

10 2004

Les onze frères de Trompette

Texte déjà posté sur Fulgures.com à partir d’un thème imposé: utiliser les 10 mots suivants: inégalable, précieux, voie, chute, dommage, pitié, jeux, dire, page, instant.

Trompette n’avait ni frères, ni soeurs.
En chair et en os, du moins!
Du haut de ses quatre ans, elle trouvait dommage de rester toujours toute seule; alors elle s’était inventé onze frères, comme la princesse du conte!
Elle les entraînait dans ses jeux, insensible à l’amusement des adultes qui s’étonnaient de la voir sourire à des êtres invisibles.
Tous les douze, ils s’envolaient pour l’espace sur la balançoire; ils traversaient le désert avec des chevaux de cartons, et quand ils regardaient un livre, c’était toujours le plus jeune frère qui tournait la page. Ce Petit était le préféré de Trompette. Il avait peur du noir et pour le rassurer, le soir, elle l’emmenait à la fenêtre et lui montrait la Voie Lactée et la Grande Ourse, qui veilleraient sur leur sommeil. Quand le Petit tombait, elle le consolait, et lui mimait sa chute drôlement, pour le faire rire.
Jamais les douze ne se disputaient, du moins jamais pour très longtemps. Ils se comprenaient sans rien dire. Leur complicité inégalable rendait sa solitude intéressante. Elle pouvait emmener ses frères partout, et en un instant, dès qu’elle s’ennuyait, rejoindre ses onze pairs pour de nouvelles épopées.
Trompette est devenue grande, et elle sait qu’elle doit sa force à ces précieux compagnons qui ne la laisseront jamais vraiment seule.
Certains auront pitié de Trompette et de ses fantômes… Mais qui peut se vanter de faire partie d’une fratrie inséparable… et immortelle?

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07

10 2004
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