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Accélérateur de temps

Je suis dotée d’une mémoire phénoménale. Je me rappelle de choses qui sont arrivées alors que j’avais trois ans à tout casser. Je me rappelle avoir pensé que le rebord de la porte-fenêtre du bureau était un petit balcon fait spécialement à ma taille. Je me rappelle avoir pensé que mon papa ne pouvait pas savoir ce qui venait après “1, 2, 3″ parce qu’il était prof de français, pas de maths. Je me rappelle n’avoir pas compris qu’il ne faut pas dessiner le visage d’un bonhomme de dos. Et de cette vision étrange que j’ai eue du Père Noël, incarné par mon oncle, avec une guirlande lumineuse à la place de la tête, et que je n’ai jamais pu expliquer à personne. Et d’avoir demandé si quand on se baignait, le niveau d’eau était le même à l’intérieur du corps qu’à l’extérieur.

Du coup, j’ai une perception un peu plus pointue que le quidam moyen du monde merveilleux de l’enfance, quand on ne comprend rien à rien et qu’on est à fond dans la pensée magique. J’espère que ça va un peu me servir pour comprendre Nibbler. Je me souviens aussi que les sentiments que j’éprouvais étant enfant n’étaient en rien moins puissants que ceux que je connais aujourd’hui. J’espère vraiment mettre cette faculté en pratique au bon moment, pour ne pas sous-estimer les émotions de ma fille. On entend souvent les adultes dire qu’un chagrin d’enfant n’est rien. C’est parfaitement faux.

Quant j’étais en cinquième, j’étais amoureuse de Lucien Maestro. J’avais onze ans et demie, lui quinze. Nous étions cependant dans la même classe. Nul besoin de dire que notre différence d’âge m’ôtait tout espoir. J’étais une enfant, il était un ado à mobylette. Une mobylette rouge. Il portait souvent le même jogging vieux rose et je le repérais à des dizaines de mètres, le matin, sur le chemin du collège.

Il était très gentil avec moi. Ce n’était pas, d’après mes souvenirs, l’aimabilité feinte du cancre qui essaye de soutirer ses devoirs à la première de la classe. Il s’intéressait vraiment à moi. Il me défendait contre les élèves de mes parents qui venaient m’informer que ma mère était une pute et mon père une tapette. Il jouait aux échecs avec moi. Il a été le premier garçon qui m’a fait la bise tous les matins.

Aucune espérance donc, mais ce que j’avais me suffisait. Je m’endormais avec un grigri que j’avais fabriqué, sur lequel j’avais écrit ses initiales. Je parlais de lui à mon journal intime. Je profitais à fond de chaque mot, chaque sourire, chaque instant qu’il me donnait. J’évitais de penser à la fin de l’année qui allait déboucher sur ma bête noire d’alors : la quatrième technologique. Il partirait, dans un autre établissement à l’autre bout de la ville, ce qui signerait la fin de notre relation, quelle qu’elle soit. Jamais je n’aurais osé lui téléphoner, encore moins aller le voir. Moi onze ans, lui quinze…

Le mois de juin est arrivé et avec lui le dernier jour de cinquième. Un soleil ardent, un cruel ciel bleu. Je lui ai dit au revoir, au ralenti, comme dans un mauvais rêve, près de la lourde porte de fer de la cour du bas. Une double bise sur mes joues. Puis la porte qui se referme, et un jogging rose qui disparaît sur une mobylette rouge. Quand j’ai descendu le chemin, sur des jambes de plomb, il avait déjà disparu. Pour toujours.

Vous trouvez peut-être cette histoire parfaitement cucul. Je vous assure pourtant que ce jour là mon coeur s’est disloqué, sans bruit. Je n’ai rien laissé paraître. Je me suis laissée ramener à la maison. Je n’ai pas pleuré de suite pour ne pas que ça se voit. J’ai attendu d’être seule. Je me sentais vide, comme si on m’avait creusée l’intérieur avec une cuiller à melon. La mélancolie me gagnait. J’étouffais à l’intérieur de l’appartement. Je me sentais comme un oiseau entré par erreur dans une pièce, et qui se cogne à tous les murs.

J’ai peut-être souffert pendant deux, trois, quatre semaines. Et puis c’est passé, et puis la rentrée a amené un nouveau garçon, un nouveau béguin. On pourrait en déduire que ce n’était pas si grave, que ce n’était pas un vrai chagrin. Mais il faut bien comprendre que le temps ne passe pas à la même vitesse selon l’âge qu’on a. Un mois, à onze ans et demie, c’est peut-être six mois, un an, quand on en a trente. Personne ne songerait à dire à un ami que son chagrin n’est pas authentique. C’est pourtant ce qu’on est susceptible de dire à un enfant, pensant le consoler, alors qu’on ne fait que nier ce qu’il ressent. Et de ma vie d’adulte, j’ai eu la chance de ne rien éprouver d’aussi violent en matière de douleur amoureuse.

N’empêche que cette accélération du temps commence à m’effrayer. Bientôt faire un an que nous sommes sur Grenoble, et nous n’avons toujours pas installé nos rideaux !

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07 2009
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